L’HÔTEL LE VERGEUR

 

Une architecture au cours des siècles

 

XIIème  siècle

Au centre de l’ancienne place des Marchés de Reims subsistent, au niveau du sol antique, les restes d’un forum gallo-romain. Au voisinage immédiat de ce forum, et dès la fin du XIIème siècle, le quartier de la rue du Marc était habité par la noblesse et la riche bourgeoisie. C’était aussi le centre de l’activité commerciale de la ville, c’est-à-dire des loges de marchands, des banquiers et des changeurs.

 

XIIIème siècle

Au XIIIème siècle, on éleva, dans le quartier compris entre la rue du Marc et la rue de Tambour, de beaux hôtels qui subsistaient encore en totalité ou en partie avant la guerre 1914-1918 : la célèbre Maison des Musiciens ; l’hôtel voisin que l’on a désigné beaucoup plus tard sous le nom de Palais Royal, à cause d’une enseigne ; l’Hôtel le Vergeur, enfin, avec sa vaste salle éclairée par de hautes fenêtres à meneaux et à rosaces.

La grande salle gothique n’est pas une chapelle, mais un logis d’apparat. Les deux pignons nord et sud ont été refaits en 1925. Celui du sud a été orné d’une petite tourelle d’angle qui est toute moderne. Le mur ouest, percé de trois belles fenêtres en tiers point, révèle le style robuste, large et simple du XIIIème siècle. Le mur opposé a toujours été nu. En soubassement, deux étages de caves voûtées laissent supposer qu’elles ont peut-être été utilisées dès l’origine pour le commerce des vins.

Un plafond y a été construit au XVème ; il subsista jusqu’à la guerre de 1914. C’était, selon Viollet-le-Duc (qui en donne une illustration dans son Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIème au XVIème s. (tome VII, p.201), un "spécimen unique, œuvre parfaite de menuiserie autant que ce charpenterie". C'est pour empêcher la vente de ce plafond sculpté et son départ probable pour les Etats-Unis, que Hugues Krafft s'est décidé à acheter l'ensemble immobilier qui l'abritait, en 1910.

Les bombardements et les incendies de 1914-1918 ont anéanti ce merveilleux morceau. Les restaurateurs ont réinstallé à sa place un plafond de même type, emprunté à une ancienne construction rémoise, qui donne une idée approximative de ce qui existait autrefois, avec beaucoup plus de simplicité.

 

XIVème siècle

Au XIVème siècle, un registre de la taille levée sur les habitants pour le sacre de Philippe VI (1328) désigne l’îlot dont faisait partie le futur hôtel Le Vergeur sous le nom de "Quarrel de la Grant Marche". L’immeuble était déjà très important et il était en la possession d’un notable rémois appelé Eude de Bourgogne (du village proche de Reims). Il ne reste rien qu’on puisse attribuer au temps de cet Eude de Bourgogne.

 

XVème siècle

Les propriétaires de la seconde moitié du XVème siècle témoignèrent d’un goût de luxe certain. C’est à eux qu’il faut attribuer la confection du plafond de la grande salle gothique et l’élévation ou la transformation du logis en façade sur la rue Pluche, à l’angle de la rue du Marc. On retrouva, après la guerre, des fenêtres gothiques, masquées par des plâtrages avant 1914, qui servirent à la reconstitution de l’ensemble de l’immeuble et à l’édification des trois pignons du type rémois, qui s’élèvent actuellement en bordure de la Place du Forum.

C’est dans la partie du logis qui s’élevait à cet endroit que se voyait, avant 1914, une pièce éclairée sur la rue Pluche qui avait gardé presque entièrement son décor gothique : un joli plafond à solives et à poutrelles, un carrelage en terre cuite vernissée, et une charmante cheminée en pierre de style flamboyant (style français de l’Hôtel Jacques Cœur à Bourges).

 

XVIème siècle

Vers 1520, on doubla sur la cour le bâtiment de la rue Pluche, et on jeta perpendiculairement en bordure de la rue du Marc une galerie destinée à l’apparat. Le tout fournirait l’occasion de façades aux ordonnances symétriques curieusement décorées.

A l’ouest s’éleva un bâtiment dont il est difficile aujourd’hui de se rendre compte autant des dispositions que de l’usage. Il n’a pas encore été restauré. Il est appuyé sur un mur gothique du XIIIème siècle. Il comprend encore des parties du XVIème siècle : une grande fenêtre entourée de pilastres et couronnée d’un fronton demi-circulaire. Il a été fortement retouché au XVIIème siècle.

La façade du corps de logis principal comprend un rez-de-chaussée et deux étages de fenêtres à meneaux, encadrées de pilastres à chapiteaux assez simples, séparés par des tableaux de pierre également nus. Elle rappelle, dans une note plus simple et déjà un peu plus classique, la façade de François 1er sur la cour du Château de Blois. A l’angle sud-ouest, une lanterne de pierre sculptée, supportée par des consoles était un des rares ornements de cette façade sobre et de belle tenue.

La façade de la galerie Renaissance comporte, comme la précédente, une ordonnance régulière de deux étages de sept fenêtres ; l’une d’elles, au rez-de-chaussée, a été remplacée par la porte du chartil. Les baies, encadrées de moulures, rappellent encore le style gothique. Elles sont flanquées de pilastres assez saillants, couverts d’arabesques. Sur le bandeau qui sépare les deux étages paraissent trois couples de médaillons à l’antique, encadrés dans des couronnes, motifs courants de la première Renaissance franco-italienne (interprétations de médailles antiques ou de dessins italiens). Une série de huit autres médaillons plus petits s’inscrit sur le linteau d’une fenêtre du rez-de-chaussée : ceux-ci sont plus réalistes (peut-être essais de portraits modernes).

La partie la plus originale est constituée par la frise de six panneaux qui couronne le premier étage sous l’avancée du toit :

-         Premier, en partant de la gauche : Deux hommes à pied, armés de lances, en cuirasse et culotte bouffante. Ils semblent se menacer, debout de chaque côté d’un gros vase. Ils ont un chapeau de plumes, analogue à celui dont on coiffe les "Indiens" d'Amérique dans les gravures du XVIème siècle ; ils témoignent de cette période de découvertes de terres et de peuples jusqu'alors inconnus en Europe.

-         Deuxième : Deux cavaliers en costume exotique et quasi oriental galopent l’un contre l’autre, la lance en arrêt ; leurs coiffures étranges sont, pour l’un, une espèce de turban, pour l’autre un bonnet cylindrique ; l’un d’eux est armé d’un sabre recourbé à l’orientale.

-         Troisième : C’est un motif héraldique contenant, sur une banderole entourant un chardon, l’anagramme de Nicolas Le Vergeur : "Glace le sur ou rien". C’est le nom du propriétaire qui, sous François 1er, fit édifier tous ces bâtiments sur cour en 1522 et 1523. C’était un grenetier du grenier à sel de Cormicy, près de Bourgogne, dont on connaît les armoiries et les titres, et qui devait avoir des ressources considérables.

-         Quatrième : Deux hommes à pied, vêtus de costumes à crevés, armés de boucliers ronds, combattent à l’épée. Une petite table renversée entre eux et des cartes qui tombent évoquent quelque dispute de lansquenets.

-         Cinquième : Deux chevaliers armés de pied en cap, visière baissée, s’attaquent à la lance.

-         Sixième : Deux hommes à pied, en costume de lansquenets, luttent, armés de longues piques ; l’un d’eux est suivi d’un petit chien.

La signification de ces scènes est obscure. Tournois ? Fêtes locales ? Scènes de guerre ou figurations exotiques ? Interprétation de quelque suite de gravures représentant des combats, tirée de l’Arioste ou du Tasse ? Dans quelle intention ? Développement du motif héraldique des armoiries des Le Vergeur (Cimier, un homme armé d’argent, issant du timbre, tenant à la main dextre un cimeterre levé sur l’épaule, et de la senestre, un bouclier) ?

 

XVIIème siècle

La période classique entraîne quelques remaniements dans le décor du bâtiment non restauré à l’ouest de la cour. Les descendants de Nicolas Le Vergeur vendent leur hôtel en 1662 à Nicolas Coquebert, qui, lors de ces remaniements, inscrit son monogramme, un N et deux C entrecroisés, sur le linteau d’une fenêtre du premier étage.

 

XVIIIème siècle

Au début du XVIIIème siècle était installée ici la famille Béguin de Savigny, dont plusieurs membres figurent parmi les lieutenants généraux du Baillage Royal de Reims.

Le portail d’entrée sur la rue du Marc ainsi que des arrangements de fenêtres dans le bâtiment non restauré, témoignent de leur désir de moderniser l’ensemble.

 

XIXème siècle

Le 27 Brumaire An II,  l’hôtel fut vendu comme bien national au Sieur Vanin-Clicquot, fabricant à Reims.

En 1822, il appartenait à Madame Veuve Clicquot-Ponsardin, dont les héritiers le conservèrent pendant presque tout le XIXème siècle. Des aménagements déplorables l’utilisèrent totalement comme bâtiment d’habitation. En 1895, le Comte Werlé, chef de la Maison Vve Clicquot-Ponsardin, le vendait à Monsieur Belleau, propriétaire de la marque de champagne Couvert, qui dégagea la grande salle gothique. C'est ainsi que l'hôtel fut un temps dénommé "la maison Couvert".

 

XXème siècle

En 1910, un an après la fondation de la Société des Amis du Vieux Reims, Hugues Krafft acheta l’immeuble pour sauvegarder le beau plafond de bois sculpté du XVème siècle, dont le départ possible pour l’Amérique l’avait inquiété.

Les bombardements de la guerre 1914-1918 anéantirent presque complètement l’Hôtel le Vergeur. En 1916, le plafond s’écroulait. En 1918, l’incendie général ne laisse subsister que quelques pans de murs.

En 1922, après le classement de l’immeuble comme Monument Historique, Hugues Krafft entreprend de le reconstituer. Il achète le terrain qui se trouve de l’autre côté de la rue du Marc (formant aujourd'hui le square Charles Sarazin, toujours propriété de la Société des Amis du Vieux Reims), pour éviter des vues inélégantes ou indiscrètes, et réédifie l’ensemble des bâtiments actuels à l’angle de la rue du Marc et de la Place du Forum. Il installe au rez-de-chaussée les collections des Amis du Vieux Reims et réserve pour son habitation personnelle les étages supérieurs.

Dans le jardin qu’il aménage avec un art parfait, Hugues Krafft fait ramener quantité de fragments d’architecture ancienne, qui constituent un véritable musée d’architecture rémoise :

- La façade du n° 5 de la rue de Sedan (XVIIIème siècle) ;

- Le portail de l’ancien hôtel Lagoille de Courtagnon, 71 rue Chanzy (fin du XVIIème siècle) ;

- Le portail de l’ancien hôpital Saint-Marcoul, rue Chanzy (XVIIème siècle) ;

- Le portail d’un hôtel au 18 rue de Pouilly (XVIIème siècle) ;

- Le portail du cloître de Saint-Pierre-Le-Vieil, sur l’impasse du Carrouge (XVIème siècle) ;

- Les arcades romanes de l’église des Templiers (XIIème siècle) ;

- Le portail Renaissance d’un hôtel au n° 16 de la rue de Talleyrand.

 

Hugues Krafft consacre les dernières années de sa vie à cette reconstitution, qu’il dirige avec une minutie passionnée et un goût sans défaillance. Il meurt en 1935, laissant comme légataire universelle la Société des Amis du Vieux Reims. Celle-ci s’efforce, en gardant son souvenir, de continuer son oeuvre pour la sauvegarde du passé d’une des plus nobles cités de la vieille France.

 

[D’après Paul VITRY, Conservateur des Musées Nationaux, L’Hôtel Le Vergeur, Reims, Henri Matot, 1932]

 

 

  

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